19 fév. 2008
L’enterrement du fœtus
La décision récente de la Cour de cassation autorisant l’inscription à l’état civil d’un fœtus non viable pose à nouveau le problème du statut juridique de l’embryon, réclamé à corps et à cri par les intégristes religieux, adversaires absolus de l’avortement, et remet au devant de l’actualité une question que l’on pouvait penser, sinon résolue, tout au moins apaisée au regard de la biologie moderne.
Pour la doctrine officielle de l’Église catholique, la « personne » humaine (concept par ailleurs bien difficile à définir) est présente dès la conception. C’est une attitude tout à fait irréaliste, quand on évoque par exemple le nombre considérable d’avortements spontanés, qui passent le plus souvent inaperçus et liés à une implantation trop fragile des ovocytes fécondés. Il s’agit là d’un massacre permanent des innocents, dont la nature est « seule responsable ». Chez Saint-Thomas, l’âme n’est présente dans l’embryon qu’à partir du quarantième jour de gestation chez le mâle, et tarde jusqu’au quatre-vingt-dixième jour pour l’embryon femelle. Il est trop facile de se moquer des sottises proférées par des théologiens qui ne sont dues qu’à l’ignorance de l’époque sur tout ce qui touche à la reproduction et à la différenciation sexuelle – rappelons pour mémoire les querelles des préformationistes contre épigénistes, et des ovistes contre spermistes, qui ne se sont achevées qu’avec le XVIIIe siècle. Il y a néanmoins une certaine logique à attribuer une âme à un fœtus qui est animé, c'est-à-dire dont les mouvements peuvent être perçus dans le ventre de la mère. Cette vie de l’embryon qui devient fœtus avant de devenir bébé correspond à un processus de développement et de différenciation continu, et notamment à la formation du tube neural, puis du système nerveux et du cerveau. On peut considérer qu’un fœtus est viable un peu avant le sixième mois, la réanimation étant toutefois à ce stade difficile et précaire. En deçà, un fœtus expulsé de la matrice n’est plus viable ; à quoi bon, dès lors, lui donner un statut de personne qui ne répond à rien, sinon à sacraliser un être, parfois encore vivant, mais non destiné à vivre ?
La définition donnée par l’OMS n’a qu’une valeur pragmatique : elle ne tient pas compte de la notion de personne. L’Église, dans une certaine mesure, peut opposer certains arguments : le petit être vivant conçu dans le ventre de la mère est déjà l’objet de son amour, et ce, avant même que le bébé ne se manifeste physiquement. Cette relation d’amour doit être prise en compte ; toute interruption de grossesse est un drame qui attente un espoir déçu de vie donnée. Cette souffrance doit être prise en compte par les médecins et l’entourage. Il n’y a aucune raison de considérer que l’IVG faite dans les délais prescrits est un assassinat. La vie, qui est brutalement interrompue par l’intervention du médecin, ne me paraît en aucun cas devoir être considéré sur le plan légal comme désignant une personne potentielle. Cela ne serait qu’ajouter à la culpabilité toujours forte d’une mère confrontée à une douleur qui ne cicatrisera jamais.
Pour ma part, je pense que, chez le médecin, seule la compassion doit dicter son acte. Il s’agit là peut-être tout simplement de charité chrétienne. C’est faire bien peu de cas de la douleur d’une future mère déçue dans ses espoirs, que de penser que l’inscription de son rêve aboli sur un registre d’État civil, puisse apaiser sa souffrance. Quoi qu’il en soit, il est indispensable que le législateur prenne le relais des prescriptions de l’OMS, et détermine une « date plancher » pour la recevabilité de l’inscription au registre d’État civil d’un fœtus mort, à moins de tomber dans l’incongruité biologique.